Au conseil des Ignorants

Le journalistet Christoph Pfluger (Zeitpunkt) concernant le débat au Conseil des Etats sur le thème de l’initiative monnaie pleine

christoph-pfluger-qLa déception la plus importante, lors du débat sur la monnaie pleine au Conseil des Etats, ne fut pas le rejet de l’initiative. Il fallait s’y attendre. Le grand choc concerne l’ignorance générale du sujet débattu.
L’argent, c’est comme les icebergs. L’essentiel est invisible : qui le crée et avec quelles conséquences ? Ces questions importantes qui préoccupent et dominent le monde depuis que l’argent existe, le Conseil des États aurait dû les aborder lors du débat sur l’initiative Monnaie Pleine. Les auteurs de l’initiative (dont je suis proche) ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes d’avoir laissé passer cette chance.
« De vrais francs pour tous ! », « Oui à des comptes sûrs ». Avec de tels slogans, l’initiative Monnaie Pleine annonce ses objectifs principaux. Le lecteur pressé pense : il s’agit de la sécurité de notre argent ! C’est également l’avis du Conseil des Etats, qui a sans exception compris l’initiative “Monnaie pleine” comme “la réponse à la grande crise financière”, ainsi que l’a exprimé Paul Rechsteiner (SP, SG). Mais bien sûr, il s’agit de bien plus que la sécurité de notre argent. La question de la justice est en jeu : qui a le droit de créer de l’argent, donc d’augmenter son pouvoir d’achat, et sous quelles conditions ? Celui qui produit de l’argent peut acquérir sans contrepartie. Historiquement, le droit de créer de l’argent a toujours été réservé à la souveraineté. Seul le roi pouvait décider d’en produire, et non sans raison. Ce n’est qu’avec la fondation de la Banque d’Angleterre en 1694 que l’argent privé fut publiquement sanctionné. Depuis, l’argent des banques privées a littéralement conquis le monde.
L’insécurité concerne l’un des défauts de naissance de ce système privatisé, et les banques centrales ne peuvent pas non plus y remédier. La raison en est très simple : nous savons que les banques produisent de l’argent en octroyant des crédits. Par conséquent, elles n’ont pas besoin de l’argent réel des épargnants. Il leur suffit d’écrire le montant souhaité sur le compte de l’emprunteur. Dans ce processus, et c’est le grand nœud de cette procédure, une quantité constante d’argent frais entre en circulation avec une demande de remboursement qui augmente avec l’intérêt. Par conséquent, il n’y a jamais assez d’argent dans le système pour payer toutes les créances. La dette globale s’élève aujourd’hui à 217 000 milliards de dollars (Institute of International Finance) pour une masse monétaire mondiale M1 (pièces, billets en circulation et comptes courants) de 28 500 milliards de dollars (The World Factbook, CIA). Le secteur financier «résout» le problème en maintenant la dette, pour autant qu’elle ne dépasse pas certaines limites de plus en plus grandes, en favorisant une croissance soutenue et une création de crédit continue, et pour autant que les banques centrales rachètent des titres de créances privés et publiques afin de mettre de l’argent en circulation. Par exemple, Shell a pu verser un dividende de 6,5 % malgré ses difficultés financières, car la Banque centrale européenne a racheté l’obligation créée à cet effet et payé en euros provenant de nulle part pour lesquels il n’existait pas d’équivalent économique réel.
L’instabilité n’est donc qu’un symptôme de notre système monétaire mal conçu. Discuter de la sécurité de notre argent est inutile si le système n’est pas compris, et ce fut de toute évidence le cas avec mesdames et messieurs les conseillers aux Etats. Ruedi Noser (PLR, ZH), porte-parole de la commission consultative, s’est particulièrement distingué lors d’une interview pour la radio, peu avant le débat. Il y expliqua qu’une banque doit d’abord recevoir la somme correspondante de la part de la Banque nationale avant de pouvoir accorder un crédit. (Interview « Politikum » SRF, 6 min. 55s.). Il erre dans le même brouillard théorique de l’argent qu’Anita Fetz (PS, BS), pourtant loin d’être incultivée. Tous pensent que la totalité de l’argent vient de la Banque nationale. Anita Fetz s’est exprimée ainsi durant le débat :« Nous avons trop souvent l’impression, et c’est le cas, qu’une grande partie de l’industrie financière se sert très bien du fait que la plupart des personnes n’ont que peu de connaissances dans ce domaine. » Les banques en profitent d’autant plus lorsque les politiciens eux-mêmes ne comprennent pas le sujet.
Pas une seule fois la légalité de la création d’argent n’a été abordée pendant le débat au Conseil des États, tout comme la question de savoir s’il faut maintenir un tel système et quels sont les dommages qu’il entraînera avant son effondrement. Pour d’éminents économistes tels que Ludwig von Mises (1881-1973), cet événement se présente comme une conséquence inévitable d’un système à crédits.
Avec la question de la sécurité en point de mire, le Conseil des États a pu sans problème suivre les arguments des banques, qui ont présenté le système actuel ainsi : il fonctionne mais nécessite des améliorations, qui sont justement en cours. Surtout, le Conseil des États a pu se concentrer sur le flanc ouvert de l’initiative, insuffisamment défendu par les initiateurs, à savoir qu’aucun pays n’a encore introduit la monnaie pleine. Car lors des votations populaires, les idées révolutionnaires ne l’emportent jamais, même si elles sont brillantes.
Ueli Maurer, ministre des finances, prétend qu’il n’existe aucune base scientifique. C’est évidemment faux ; quelqu’un a dû lui souffler cette idée. Dans les années 1930, les banques se sont opposées à une variante de la monnaie pleine, nommée 100-percent money, que près de trois quarts des professeurs d’économie américains soutenaient. Depuis, de très nombreux livres sur la stabilité du système monétaire ont été publiés et, depuis les années 1990, quelques-uns traitent aussi de la monnaie pleine.
Cependant, il est vrai que l’économie dominante refuse toujours une discussion sérieuse sur la notion d’argent, comme un débat révélateur sur le portail Ökonomenstimme le démontre. Le journal économique allemand « Handelsblatt » le rapporte dans un article intitulé « Die Erfindung des Geldes » (L’invention de l’argent). Holger Zschäpitz, auteur du bestseller « Schulden ohne Sühne? » (des dettes sans expiation ?), écrit entre autres que la Banque fédérale d’Allemagne se met au même niveau que les « théories du complot » lorsqu’elle explique que l’argent est créé à partir de rien par les banques privées. Un combat verbal attend donc celui qui fournit des renseignements par rapport à l’argent.
Suite au débat sur la plus importante initiative populaire de ces dernières décennies, un auteur engagé tel que moi se retrouve quelque peu désemparé dans cette affaire. Les questions essentielles n’ont pas été abordées et, ce jour-là, certains intervenants ont fait étalage de leur ignorance : Ruedi Noser, le porte-parole de la commission consultative, en première ligne.
Que faudra-t-il pour dissiper le brouillard sur l’argent ? Plus que de bons livres, plus qu’un soutien important et apparemment plus qu’une initiative populaire. A défaut de gagner, on pourrait au moins s’attendre à ce que cette initiative produise un large effet d’éclaircissement en reconnaissant que les banques font elles-mêmes les bêtises pour lesquelles elles doivent ensuite être sauvées. Car “la prochaine crise financière est aussi sûre que l’Amen dans une église”, dixit le conseiller aux Etats Thomas Minder lors du débat.
Ensuite, nous préférerions ne pas être menés vers de fausses solutions par des politiciens ayant de grossières lacunes de compréhension, mais par des gens ayant reconnu que la création d’argent ne doit pas être laissée à des intérêts privés, mais être soumise au contrôle démocratique. Autre chose n’est pas digne d’une démocratie directe.

Paru le 1er octobre 2017 dans le journal Info Sperber – (L’essayiste suisse Christoph Pfluger, spécialiste du domaine financier et économique, y a également écrit un commentaire sur le «débat» presque embarrassant au Conseil des Etats sur l’initiative «Monnaie Pleine». Nous le reprenons ici tel quel et en entier.)

→ Christoph Pfluger:  Son livre sur la monnaie pleine „Das nächste Geld“ (en allemand)