Questions à propos de «Genomi»

Echange de points de vue avec Fredy Kradolfer et Marc Sneiders

Ochsentour_qFredy Kradolfer: Même si, dans le système actuel, des personnes issues hors du sérail sont toujours élues au Conseil national, la grande majorité appartient au groupe dit ” Ochsentour” (expression suisse-allemande se référant à la lente procession des bœufs) – à savoir qu’ils ont progressé depuis le niveau municipal en passant par le cantonal jusqu’à un poste au national. Cette lente progression a un gros avantage et un gros inconvénient.
L’avantage : les politicien-ne-s apportent à Berne une riche expérience des niveaux subalternes et une compréhension mûre de l’interaction des différents niveaux de la hiérarchie.
L’inconvénient : les politicien-ne-s, tout au long de ce parcours, sont soit tellement usés et formatés qu’ils suivent placidement leur parti – ou alors ils sont si indépendants et autonomes qu’ils sont “sciés” avant qu’ils ne parviennent aux postes de pouvoir réel, conférés démocratiquement.
La question : l’initiative résout le grand inconvénient de l’ancien système. Mais que prévoit-elle (au-delà de la formation proposée, qui ne pourra jamais remplacer l’expérience de l’exercice d’un poste) pour ne pas perdre son avantage ?

Marc Sneiders: Le postulat de Genomi est que les parlementaires nommés au hasard collaborent pour le bien commun et qu’ils ne sont pas soumis à la concurrence existant aujourd’hui entre les partis mais également à l’interne des partis. Grace à cela, l’espace paisible dans lequel chaque parlementaire évoluerait lui permettrait de placer toute son attention sur le contenu des discussions plutôt que sur la forme et la stratégie que devraient revêtir ses propositions.
La formation (d’une année à mi-temps) que recevrait chaque candidat lui permettrait de comprendre le fonctionnement des institutions suisses, d’avoir une vue d’ensemble des lois débattues à ce moment-là au parlement. De cette manière, il-elle acquerrait également les outils de travail en groupe (gouvernance, communication, prise de décision collective, etc.) afin que lorsqu’il-elle rejoindrait les 150 parlementaires en place, il-elle soit capable, durant la première année de comprendre et participer aux débats, et ensuite, d’en être acteur-trice à part entière.

FK: Les personnes tirées au sort doivent pouvoir décider librement si elles acceptent le poste ou non. N’y-a-t-il pas ici le danger que certains s’engagent en se surestimant, sans que leurs qualités personnelles ne correspondent au poste, et que d’autres renoncent par excès d’autocritique, alors que leurs compétences s’y prêteraient bien ?

MS: Oui, sans doute, mais peut-être de façon moindre qu’aujourd’hui : au moment où les listes électorales s’élaborent dans les coulisses des partis politiques, il y a sans doute un grand nombre de personnes qui s’engagent sans avoir les qualités requises, et d’autres encore qui s’abstiennent par méconnaissance de leurs qualités. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles il y a plus d’hommes sur les listes ! Pour éviter cette difficulté, les personnes choisies doivent être invitées à rencontrer le ou la chancelier-ère de leur canton afin que la décision soit prise calmement, avec suffisamment d’informations, de soutien et de recul. On peut imaginer que recevoir une invitation à être parlementaire fédéral-e provoque un choc qui mérite d’être accompagné.

FK: Bien que les partis politiques aient mauvaise réputation, leur activité ne se limite pas seulement à la participation aux élections. Ils réalisent un travail d’information et fournissent à leurs représentants dans les différents organes politiques des prises de position sous la forme de programmes ou de documents fondateurs de la pensée du parti, etc. En outre, ils fournissent avant des votations des points de vue souvent différents que la vision “officielle” formulée dans le livret de vote. Points de vue qui sont absolument remarquables dans de nombreux cas. Comment l’initiative envisage-t-elle de remplacer ces fonctions des partis ?

MS: Le rôle premier des partis pourrait être de présenter des points de vue qui permettent de faire évoluer une communauté vers un avenir qu’ils estiment être meilleur. Cette fonction subsiste avec Genomi : les partis, à l’instar de n’importe quel autre groupe d’opinion, prendraient position dès le début du processus de création ou de modification d’une loi. Ils transmettraient à différentes occasions leurs visions et leurs analyses du sujet traité. Les parlementaires pourraient s’en inspirer. Les partis élaboreraient leurs recommandations de vote, comme aujourd’hui.

FK: Bien que de nombreux éléments que les initiant-e-s évoquent à propos des lobbys, du financement des campagnes d’élection, etc. soient pertinents, c’est finalement aux électeur-trice-s de décider. Ne serait-ce pas préférable, au lieu de supprimer les élections, de chercher une alternative qui permette d’éviter les travers des élections et qui rende les électeur-trice-s “plus matures” ?

MS: Non, ce n’est pas préférable. Une personne qui se présente aujourd’hui sur une liste électorale accomplit une démarche basée sur une forte volonté. Je précise que je n’évoque pas ici les motivations liées à la vision de la société du futur, mais strictement les qualités intérieures d’une personne qui décide de se présenter. Les obstacles que cette personne doit surmonter sont nombreux : seul-e-s les plus fort-e-s et les plus convainquant-te-s y arrivent. Cette “sélection naturelle” (pour utiliser une expression du règne animal) a du sens pour défendre son parti dans une chambre fédérale composée d’une dizaine de partis politiques en concurrence. Les élections sont un dur combat pour figurer sur une liste, pour être finalement élu-e et aboutir, pour 200 d’entre eux, à un dur combat dans la salle du Conseil national. Que se passe-t-il ici en réalité ? La chambre du peuple, censée représenter la population suisse, est composée de personnes qui ont gagné un combat. Il y a sans doute un lien entre l’expression “combat politique” et la sous-représentation des femmes !
Le changement proposé est simple, il s’agit de nommer 200 représentant-e-s du peuple suisse. Le hasard est la meilleure garantie de sa représentativité.

FK: L’initiative affirme en finir avec le lobbyisme. N’est-il pas à craindre cependant que les femmes et hommes politiques tirés au sort y soient tout de même exposés, à l’instar des élus actuels, même si on peut admettre une influence de moindre envergure ?

MS: Oui, c’est possible, mais de façon tellement légère que ce risque est négligeable. Quel lobby investirait du temps et de l’argent pour influencer un-e parlementaire dont les tendances sont inconnues et qui n’a aucune chance de rester plus de 4 ans en place ? D’autre part, les éventuels parlementaires malhonnêtes seraient exclus du parlement, ils n’auraient aucun soutien de leurs pairs.